Peut-on vraiment vouloir "tout l'argent du monde" ?

Edito du 14/01/2018

 

Sous les péripéties du dernier film de Ridley Scott surnage une question étrange pour un réalisateur habitué à des films de plus en plus chers : peut-on vraiment vouloir autant d’argent pour soi ? Le bon sens voudrait qu’une fois devenu riche, nos soucis s'envoleraient… Il serait alors (enfin) temps de penser à ceux qui nous entourent. Ce petit conte du “d’abord moi, les autres après”, n’arrive de fait jamais. On se retrouve à devoir épargner ou dépenser, toujours pour de “bonnes raisons”. Ces “raisons”, ce sont celles de l’homme rationnel décrit par les économistes très classiques ou les sociologues très individualistes. C’est un peu le fondement de notre société moderne, mais bon, on est de plus en plus à penser qu’on en crève.

 

Là où le film de l’ami Ridley me fait cogiter, c’est quand il fait dire à Mark Wahlberg, que sous cette accumulation de richesse on peut deviner la compensation de ce qui a toujours manqué… La reconnaissance, l’amour, la famille… Bref, un milliardaire compulsif vu comme un artiste sublimant une frustration. Si ce n’est que l’artiste essaye de donner quelque chose au monde, le milliardaire ne fait que accumuler.

S’il n’avait pas été contraint par le sacro-saint “inspiré d’une histoire vraie”, Ridley n’aurait sans doute pas résisté à laisser traîner un “Rosebud” par-ci par-là, nous rappelant que cette figure démesurée est une des réincarnations du Citizen Kane de Welles.

 

Dans “Kane”, comme dans “Tout l’argent du monde”, les richesses servent à se passer des humains, jugés trop inconsistants. Il est séduisant de voir ces milliardaires comme des hackers géniaux ayant “cassé le code” des règles de leur société, afin d’en exploiter jusqu’à la moindre des ressources. Ce serait oublier que par leur comportement, ces individus se sont en fait mis à la marge de cette société. Ils ont oublié jusqu’au fondement de l’échange humain, à savoir que l’échange, même marchand, est une excuse pour créer du lien social.

En sortant de la projection de Tout l'argent du monde, je ne pouvais pas m’empêcher de repenser avec tendresse à un épisode de Community. Le cynique Jeff refusait de succomber à la coutume des cadeaux de Noël, prétextant que donner créer une obligation. Ce à quoi répondait la candide Annie, que “l’obligation, c’est le (véritable) cadeau”.

Quand j’ai écrit, puis réalisé, “à découvert”, je me suis posé toutes ces questions. Si cela résonne en vous, vous pouvez soutenir le film sur cette page Leetchi.com: https://www.leetchi.com/c/artesano-films

 

… ou simplement le regarder sur la même page sans rien en échange, car il faut l’avouer nous avons déjà eu beaucoup de plaisir à le faire. En fait oui, donner c’est aussi un plaisir égoïste