Pourquoi j'ai vu la seule version de Avengers : Infinity War qui compte ?
Édito du 08.05.2018
Jetés dans une grande bataille finale, nos héros sont sur le point de tout perdre face à l'incarnation ultime de leur antagoniste faustien, dont la tragédie personnelle s'apprête à embraser le cosmos. Un personnage masqué de noir, que la foule adule, disparaît. Fin choquante pour une idole à peine couronnée.

Puis le film s'arrête. Écran blanc.

Et la coupe est sèche, mais juste, dans le même tempo que le reste du film, de quoi nous faire ressentir la déchirure qu'est la perte d'un proche. Alors que dans la salle illuminée, après de très longues secondes de sidération collective, quelques rires gênés fusent, je caresse l'idée que la coupure puisse être intentionnelle. Après tout, le réalisateur du dernier Star Wars n'a-t-il pas consciemment coupé le son dans une scène ? Pourquoi ne pas couper le film entier ?

Les motivations de Thanos, les événements du film comme les répercussions sur des personnages déjà éprouvés, avaient jusqu'à cette coupe brutale, d'ores et déjà installés Infinity War comme une étrangeté nihiliste dans le divertissement de masse. De quoi faire cogiter ceux venus pour le spectacle. Le temps s'étire et le film ne revient toujours pas, la salle bruisse de conjectures, certaines personnes quittent la salle. "Et si la même chose était arrivée à chaque séance sur demande express des réalisateurs/producteurs ?" Pour un film qui tourne autour du thème du sacrifice, exiger de ses fans d'imaginer patienter un an sans véritable final ou scène post-générique apparaît comme LE méta-clin-d’œil qui serait la dernière évolution de toute la franchise.

Un doute m'assaille... Marvel/Disney ferait-il du Jean-Luc Godard ?

En termes de pur montage, c'était parfait. Ça ne peut donc pas être... un hasard, non ? Si ?

Enfin un salarié du cinéma déclare que le courant a sauté dans toute une partie des Halles. Déception, ce n'était même pas l’œuvre d'un projectionniste avant-gardiste soucieux de mettre en scène la thèse de cinéma qu'il ne soutiendrait jamais. Sauf que le film reprend 20mn avant la coupe fatidique, faisant écho à cette étrange aptitude que partagent Dr Strange et le cinéma, de modeler le temps à leur guise. Le sorcier nous avait dit, quelques minutes avant, avoir exploré les millions de futurs alternatifs, qui tous sauf un les conduiraient au néant. Le film reprend le même combat, comme s'il avait le hoquet. Puis vient le dernier sacrifice d'un couple amoureux, dont à la première Vision nous avions cru qu'il soit utile. A tort. Ce que nous avions vécu comme un drame surprenant, nous le revoyons maintenant comme une tragédie pathétique. A cause de la coupe accidentelle de la projection, nous contemplons une seconde fois le temps revenir en arrière pour briser cet espoir que leur sacrifice puisse avoir un sens. La deuxième fois, Thanos ne se sert ni mieux ni moins bien de ses pouvoirs, mais la répétition exacte de ses actes leur donne une portée encore plus fataliste.

Le film reprend l'histoire où il l'avait laissé, emportant son cortège de héros dans son macabre sillage. En sortant de la salle, j'écoutais les spectateurs regretter la disparition de tel ou tel personnage, espérant pour certain que ce ne soit pas vrai. Ils ne parlaient pas de la coupe, mais seulement du vide que les personnages inventés avaient crées en osant quitter leur imaginaire après l'avoir si longtemps habités. Ils sont retournés poussière comme s'ils n'avaient jamais existé, qu'ils soient apparu il y a 18 ans ou il y a quelques mois. Aucune logique ne semble donner sens au mystère des disparus et de ceux qui leurs survivent. S'il on dit que lorsqu'un être cher vous manque, la Terre est dépeuplée, Infinity War porte cette maxime à toute la pop culture, que Marvel a largement dominé depuis 20 ans. L'anti-madeleine de Proust (Ready Player One). C'était le pari financier et artistique. Par contre, les ruminations mélancoliques que les 10mn d'écran blanc m'avaient données, m'appartiennent. A y repenser, que la coupe soit totalement du au hasard plutôt qu'à un choix artistique, la rend encore plus forte, aussi absurde qu'un claquement de doigt de Thanos. J'ai fait partie des 200 personnes qui ont eu l'immense privilège de voir un film dont l'accident de projection parfaitement aléatoire renforçait le message porté par le scénario et la réalisation. A en croire les remarques au moment de l'incident, beaucoup dans la salle n'ont pas apprécié cette apocalypse (au sens de déchirement du voile, de révélation, plus que de fin du monde).

Même si j'étais le seul à avoir ainsi divagué, je vois dans ces lignes la fabuleuse capacité qui nous pousse à échafauder du sens dans les œuvres d'art ou les livres sacrés. Le cinéma reste ce lieu formidable où la coupure entre deux images, ou l'écran blanc entre deux films, est un espace-temps infini qui démultiplie l'expérience de chaque œuvre par rapport à chaque spectateur. J'ai sans doute vu dans Infinity War plus que ses créateurs n'y avaient intentionnellement mis, à moins que ce ne soit le clin d’œil d'un(e) (i)mage par delà le vide. A cause de sa magnifique révélation accidentelle, cette version est donc celle qui compte le plus... pour moi.

Avengers : Infinity War de Anthony Russo et Joe Russo
Avengers : Infinity War de Anthony Russo et Joe Russo