Tarantino a fait une overdose de méta

 

La quête de sens par-delà les références de Once upon a time… in Hollywood

 

édito du 14.08.2019

 

Once upon a time...in Hollywood (on va l’appeler Once) repose en grande partie sur la connaissance historique du spectateur des tragiques événements qui frappèrent Sharon Tate, Jay Sebring, Wojciech Frykowski, Abigail Folger et Steven Parent le 9 août 1969. Même si on entre dans la salle sans trop savoir les détails de l’affaire, on sait que des gens ont été tué cette nuit. A ceux qui iraient voir le film en “naïfs”, le réalisateur ne prend aucune peine à exposer les éléments qui conduiront à cette tragédie. D’un point de vue strictement scénaristique, le film comporte très peu de “set-up” (la cigarette trempée dans l’acide par ex.) et de “pay-off” (le calme de Brad Pitt plus tard). Causes et effets peuvent aller se faire voir et le suspense ne vient que de ce qu’on est sensé connaître de l’Histoire. Dès lors j’ai vécu le film comme une succession de moments destinés à nous évoquer des références, idoles et fétiches de Quentin Tarantino, dans l’attente d’une fin plus que déceptive. Plus que n’importe quel autre des films de Tarantino, Once est un méta-film, à ranger aux côtés de Ready Player One de Spielberg.

 

Les deux œuvres partagent une admiration/obsession sincère pour une culture populaire, à tel point que si je devais retirer cette couche de références, j’aurais bien du mal à raconter de quoi parle le film. Il n’y a pas de grande idée derrière toutes les citations, pas de thème, pas d’effort pour nous amener d’un point A à un point B. On nous vend un package d'hyperliens à des histoires précédentes.

 

Surtout j’ai l’impression d’avoir perdu les personnages, ceux que Tarantino avait jusqu’ici réussi à écrire tout en maintenant cette tension entre arc narratif et références. Car si l’auteur-réalisateur est en grande partie célébré pour ses dialogues, ce n’est pas du fait de simples phrases joliment écrites placées arbitrairement dans la bouche de mannequins vivants. Les personnages de Tarantino connaissaient jusqu’ici un changement, entre le début et la fin, qui me permettait de dire en sortant de la salle “ok ça valait bien 2H30 pour faire ce voyage” (et le prix du billet accessoirement). Ici j’ai bien du mal à ne pas ressentir l’impression d’avoir fait du sur-place, tant la pauvre Margot Robbie n’a pas un rôle à la mesure de son talent, sa plastique lui faisant encore la malédiction d’un personnage sans intérêt.

 

J’ai même l’impression que le seul élément narratif repose sur le titre, “il était une fois…” évoque un conte de fée dont le cinéaste ne respecte même pas la promesse, à savoir une histoire qui serait plus que la somme de ses événements. Comme si Once signifiait la fin des vraies histoires et que désormais on devrait se contenter de nostalgie.

 

Comment comprendre cette tendance lourde à tout référencer ? A-t-on vraiment fait le tour des histoires originales ? Qu’est-ce qui nous fait tant plaisir à coller en mode patchwork sans chercher à créer du sens de ces juxtapositions ?

 

Internet (en soit le plus grand méta-texte) et le plaisir nostalgique sont en soient des réponses valides, si on creuse un peu plus profondément on peut avoir aussi des indices sur la fonction que remplit cette tendance dans notre société.

 

“Si la société de consommation ne produit plus de mythe, c’est qu’elle est elle-même son propre mythe” écrivait Jean Baudrillard, dessinant ainsi une bien triste prophétie. Les œuvres culturelles n’ont plus besoin d’être le véhicule d’un sens (métaphorique, mythique, idéologique), seule l’acte de les consommer fait sens. Aussi il est devenu plus important de dire “qu’on a vu le dernier Tarantino” plutôt que d’être capable d’en dire quelque chose. Ceux qui pourront citer les films auxquels fait référence Tarantino gagneront un crédit social supplémentaire, car l’aperçu de leurs connaissances factuelles laissera croire qu’un sens caché serait à portée de main, sous la condition explicite d’une interprétation par ces gardiens du temple. Là on arrive au paradoxe où en vendant une culture dite “populaire” on recrée une forme d’élitisme.

Tarantino se place en exégèse, historicise sa relation au cinéma, mais tout méta-texte n’est pas pour autant créateur d’un sens nouveau. C’est la même posture qui me dérange lorsque les fans de Star Wars descendent l’épisode VIII The Last Jedi sous prétexte de ne pas assez s’inscrire dans la continuité des œuvres précédentes. Le film leur apparaît moins bien non pas à cause de ses qualités intrinsèques, mais parce qu’il ne contribue pas à leur dose de clins d’œils qui leur permettront de gloser sur leurs connaissances du canon. Les geeks sont devenus les prêtres de notre nouvelle religion, celle d’une pop culture qu’il convient de défendre, quitte à montrer les dents devant une adaptation pas assez “fidèle.”

 

Sauf que l’abondance de références ne permet pas d’accéder à un sens qui serait plus que la somme de ses parties. Savoir qui était Sergio Corbucci ne vous permet pas d’accéder à une signification cachée. Le film n’a pas d’autre message que d’être un rituel visant à consommer des références et des icônes, et devenir par là-même une référence à venir (dans des conversations, sur Internet, dans la biographie de l’auteur, etc.) pour nourrir l’icône qu’est devenue Tarantino. D’ailleurs on nous vend “le neuvième film de Tarantino” et pas une histoire, ce qui veut dire que l’emballage vaut plus que le contenu, qui est un mélange d’hyperliens très anciens et plus récents.

 

Le cinéma comme Art est à un tournant, car il prend la même voie que l’Art plastique, de plus en plus uniquement accessibles à ceux qui maîtrisent les références. Difficile de s’extasier dans un musée devant une œuvre d’un artiste contemporain, sans savoir “à quoi il fait référence”, quelles sont les autres œuvres qu’il cite ou dont il se moque. Once c’est un peu l’urinoir de Duchamp ou Carré blanc sur fond blanc de Malevitch. Je me doute que c’est pas complètement con, mais sans les spécialistes de l’Histoire de l’Art pour me l’expliquer, ça me fait ni chaud ni froid. Il n’y a pas si longtemps, une œuvre pouvait provoquer un sentiment en soi, sans avoir besoin de notice explicative. Voir les peintures rupestres de Lascaux nous fait toujours un effet, même si la signification sociale et historique nous échappe. Typiquement c’est un Art dont les références nous échappent, et c’est peut être ce qui manque - le mystère - qui nous permet un voyage émotionnel.

 

Pour Edgar Morin, le sentiment esthétique - que nous pouvons ressentir devant une œuvre d’Art - s’apparente à un état second (transe, extase, possession). Quelque chose d’original nous saisit et prend possession de nous, dans une demi-transe qui nous permet de nous oublier. Pour nous transformer, on attend de l’artiste d’être un chaman qui nous connecte avec une vérité autrement inaccessible à nos sens, qu’il traduise pour nous ce qu’il a expérimenté : une vision. Autrefois Tarantino se servait de sa connaissance encyclopédique du cinéma pour venir piocher des images-clés qui pouvaient nous amener émotionnellement à vivre une catharsis. Nous sortions changés de ses films. Il n’a jamais été autant dans son rôle de chaman qu’en opérant magiquement la mort symbolique du nazisme (Unglorious Bastards) et de l’esclavagisme (Django Unchained). Aujourd’hui il se contente de sortir des vieux films d’une cinémathèque infinie, par habitude, sans que leur ordre importe. Plutôt que d’opérer un rituel il se contente d’une cérémonie. Le chaman est devenu un prêtre.

 

Regarder un film c’est s’autoriser à donner crédit à la représentation du réel et parfois certaines de ces représentations s’inscrivent durablement dans notre psychisme comme des références. En faisant un film sur des références, Tarantino opère un tour de passe-passe visant à rendre plus légitime ce qui le relie au réel. Cette fétichisation des références comme un but en soi semble bien le nouveau grand récit auquel on nous propose de nous raccrocher.

 

Nous vivons dans un monde peuplé de fake-news, climato-sceptiques et platistes en tout genre. Nous sommes persuadés que tout grand récit (politique, économique, religieux) est suspect. On nous encourage à vérifier les sources, à recouper les informations, à se faire sa propre opinion. La vigilance constante vis-à-vis des grands récits crée un stress. L’approche “méta” apporte du coup une forme de soulagement. En ne portant pas notre attention sur la compréhension fine d’un contenu original mais sur l’acquisition de références, nous avons l’illusion de maîtriser les fluctuations chaotiques du monde. Comme antidépresseurs à l’incertitude on nous vend la certitude que “ceci” (placer votre objet culturel monétisable de votre choix) contient “pleins de références”. Mais "référence" ne vaut pas "sens".

 

Pendant que nous creusons les obscurs références du neuvième film de Tarantino, nous avons l’impression d’être immergé dans un film-univers, quelque chose d’à la fois vaste mais qui pourrait à force d’étude et de patience être compris. Tarantino encourage à la consommation d’un pan très précis de la culture marketée comme populaire, en mode poupée-russe. Il y a un vertige, divertissant, mais c’est un piège, car on nous donne seulement l’illusion de la complexité. Le monde réel - et l’imaginaire qui s’en nourrit - sont bien plus riches que la juxtaposition d’icônes du passé et du présent qu’on nous propose de consommer.

 

Que faire alors si les algorithmes nous proposent sans cesse des variantes de nos premiers choix ? Sommes-nous condamnés à remonter de référence en symbole jusqu'à retrouver une vérité initiale ?

 

La liberté retrouvée peut venir de notre regard. Décider activement de voir d’autres contenus que ceux destinés à nous entourer dans un brouillard de références, tout simplement en flânant dans des lieux physiques où les films, CD, BD et livres sont rangés véritablement aléatoirement. Sans référence, sans hyperlien. On peut étendre cette liberté de regard à la rue, à la nature, aux autres. Surtout on a plus besoin que jamais d’œuvres spontanées, d’artistes qui s’autorisent à créer d’après une intuition ou une idée originale, sans vouloir s’inscrire à tout prix sur le marché des références.

 

 

TARANTINO, Quentin. Once upon a time... in Hollywood. 2019

 

SPIELBERG, Steven. Ready Player One. 2018

 

JOHNSON, Rian. Star Wars, épisode VIII : Les Derniers Jedi. 2017

 

MORIN, Edgar. Sur l’esthétique. 2016

 

BAUDRILLARD, Jean. La Société de consommation. 1970

 

BORGES, Luis. La Bibliothèque de Babel. 1941

 

MALEVITCH, Kasimir. Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc. 1918

 

DUCHAMP, Marcel. Fontaine. 1917