Alita : Barbie badass et dysmorphophobique

Un nouveau modèle pour les adolescentes ?

Edito du 24.02.2019

 

“Alita: Battle Angel" présente un rapport au corp étrange : chaque individu se fait démembrer et recomposer à l’infini, afin d’optimiser ses capacités physiques, sans jamais montrer aucun effet psychologique de ce corps étranger fusionné à son esprit. Alita est une cyborg venue d’une époque passée où les technologies étaient encore plus avancées, elle est naturellement dotée d’aptitudes la mettant au-dessus de n’importe quel homme-machine du film. Le premier trouble vient lorsque Alita se réveille amnésique, ramenée à la vie par le Dr Gepetto (pardon “Ido”) Christoph Waltz, et qu’elle ne montre aucune difficulté à s’adapter à son nouveau corps. Se regardant dans un miroir, elle est immédiatement satisfaite de son image.

 

Tout au long du film, Alita n’a aucune courbe d’apprentissage dans ses compétences, non plus dans sa relation à son corps. Elle est une sorte de petite fille naïve qui grandit très vite en éprouvant les émotions basiques du développement humain. Sa technique de combat, elle ne le tire que de son corp super évolué (dont elle changera d’ailleurs sans problème en cours de route une seconde fois) et non d’épreuves qu’elle pourrait avoir à surmonter. Son côté “badass” est donc amoindri par sa programmation. Ses succès martiaux elle ne les doit qu’à la prouesse technologique, et non à ses efforts.

 

Ce corps, elle devra l’upgrader pour recevoir enfin la caresse du jeune homme envers lequel elle est attirée depuis le début du film. Son nouveau corps est plus allongé, avec des plus gros boobs, mais toujours cette taille d’anorexique qu’on imagine mal associée avec les prouesses physiques dont Alita est capable. A ce moment du film, les nano-particules du corps d’Alita peuvent s’adapter nous dit-on au subconscient de son hôte, soit apparemment l’image d’un top-modèle qui pourrait défiler pour Gucci, mais capable de prouesses athlétiques, sans être dotée pourtant de la musculature ou l’ossature adaptées.

 

Alita est aussi dotée de yeux grotesquement énormes, dérivés de l’esthétique horrible des avatars de “Ready Player One”. Je n’ai pas lu Gunnm, le manga dont est adapté Alita, mais dans la version papier les yeux de l'héroïne ne semble pas plus gros que ceux des autres personnages. On garde l’image d’une tête d’enfant sur un corps de jeune femme mal nourrie.Peu est dit sur ce que peuvent vivre comme calvaire les autres cyborgs moins évolués, car Alita semble la seule à pouvoir ressentir une caresse sur sa peau. Le non-dit derrière est évidemment la sexualité, totalement évacuée du film. Étant pourtant une histoire du passage à l’âge adulte, dont la romance homme-femme est le pivot essentiel du récit, la sexualité ne dépasse pas le stade de la superficielle admiration pour des corps parfaits (y compris les abdos du jeune premier “Hugo” Keean Johnson) et un premier baiser très chaste. On y voit en miroir les millions d’adolescent.e.s qui cherchent la reconnaissance permanente sur les réseaux sociaux par des photos autocentrées, où le corps est toujours le sujet, mais toujours tourné vers un idéal de beauté froid et désincarné.

 

Ce miroir où Alita se regarde au-début, elle le touche aussi, comme si elle devait s’assurer de la réalité de cette image trop parfaite qu’elle y voit. Alita ne mange que par plaisir, réclamant du chocolat lorsqu’on lui sert des légumes. Mais Alita n’a pas de problèmes de poids ou de diabète apparemment.

 

Si je dois élever une petite fille qui pourrait jouer avec des poupées Alita, j’aurais bien du mal à lui expliquer ce qu’il y a de bien, et ce qu’il y a de moins bien dans ce modèle. Certes Alita est badass, fout la raclée à qui elle veut. En même temps elle est totalement dépendante du code, informatique et social, implanté en elle qui lui enlève tout libre arbitre pour se choisir un destin. Alita ne remet jamais en cause les règles qui gouvernent le monde dans lequel elle est revenue à la vie, c’est au contraire pour vouloir jouer selon ces règles qu’elle est repérée puis traquée. Alita n’est pas une femme forte et indépendant, c’est un gentil soldat qui poursuit sa mission 300 ans après la disparition de son royaume. Un désir qu’elle n’a jamais idée de remettre en question et qui l’enfonce un peu plus dans la voie sans retour du guerrier. D’Alita on garde moins qu’un corps, une armure à l’apparence d’un mannequin, une coquille vide qu’on peine bien à habiter. Un modèle finalement assez peu enviable.

"Alita : Battle Angel" de Robert Rodriguez
"Alita : Battle Angel" de Robert Rodriguez