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Édito du 22/05/2017

Chaque lumière qui s'éteint est une tragédie.

La lampe dans Le miroir de Tarkovski.

A chaque fois qu'une ampoule éclate sur un tournage, une ou deux secondes de flottement précèdent toute expression de lassitude ou d'énervement. Les personnes sur place sentent qu'il se joue là quelque chose de plus grave, que la contrariété engendrée par cet incident.

 

Andreï Tarkovski dans son film Le miroir (1975), met en scène l'extinction d'une lampe à pétrole. Je ne prétendrai pas expliquer ce film tant il échappe à ma compréhension intellectuelle. Mais à un niveau sensitif, plusieurs séquences m'ont sorti de ma torpeur. Celle de la lampe, bien qu'elle soit apparemment moins "virtuose" que d'autres dans le film (en termes de mouvement de caméra) n'en est pas moins troublante.

Le Miroir (en russe : Зеркало) est le quatrième long métrage d'Andreï Tarkovski, sorti en 1975.
Le Miroir (en russe : Зеркало) est le quatrième long métrage d'Andreï Tarkovski, sorti en 1975.

Un petit garçon est amené par sa mère chez une lointaine voisine. L'enfant est peut-être Tarkovski, ou pas, mais l'aura d'un souvenir enveloppe la séquence. On ne sait pas ce que les deux femmes s'apprêtent à faire derrière la porte où elles entrent seules. La mine de la mère est grave, on se prête à imaginer qu'il s'agisse d'un avortement.

Le Miroir mélange des séquences en noir et blanc et d'autres en couleurs.
Le Miroir mélange des séquences en noir et blanc et d'autres en couleurs.

Dernièrement en sortant du métro parisien, je constatai que les lampadaires de tout le quartier de la place Monge s'étaient éteints. Seuls demeuraient la lueur du ciel chargé de nuages et l'éclat des terrasses de cafés. La nuit n'était plus cette enveloppe de lumière froide. Ma main avait désormais un côté bleu et un côté jaune, selon que je la tourne vers le ciel ou vers la terre.

Le petit garçon se regarde dans le miroir qui occupe une bonne partie du mur de la salle. Il semble perturbé par ce qu'il y voit. A première vue, on croirait qu'entre les plans, le directeur de la photographie Georgi Rerberg s'est trompé dans la continuité. Le visage de l'enfant n'est pas éclairé de la même façon. Puis le montage permet d'identifier une source de lumière oscillante. Enfin, la caméra se rapproche d'une lampe à pétrole qui s'éteint et se rallume, jusqu'à s'arrêter sur son extinction définitive.

Nous vivons une époque où les lumières omniprésentes nous font parfois oublier leur valeur. Il nous faut des occasions spéciales pour nous sortir de cette illusion que l'éclairage, comme notre civilisation ou notre vie, sont immortels.

A cet instant, je cru bien saisir toute la tragédie de la lampe à pétrole. On aura beau la recharger le lendemain, ou changer l'ampoule de nos projecteurs, un jour il n'y aura plus qu'une seule et unique lumière... puis, plus rien.

Cette lampe, elle se trouvait déjà parfaitement brillante dans le coin supérieur droit du premier plan de la séquence. Maintenant qu'elle a disparu, quelque chose nous manque. Bien sûr, on pourra toujours remplir de nouveau de pétrole celle-ci, ou changer les ampoules de nos projecteurs. Mais Tarkovski nous rappelle qu'une lampe qui s'éteint est à chaque fois une tragédie. Remplacée, son éclat ne sera pas tout à fait le même. Cette lumière a vécu, elle était unique.



Il n'y aura sans doute plus aucun humain pour témoigner de l'extinction de la dernière lumière. Pour autant, cela ne nous empêche pas d'en repousser l'échéance le plus longtemps possible.

Chaque lumière qui s'éteint est une tragédie, mais elle n'est pour autant pas dénuée de sens : elle donne à toutes les autres qui s'allument une aura magique et sacrée.

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