Édito du 19/02/2017

Nos vies ne prennent sens que par les histoires qu'on se raconte.

Comment Blade Runner peut nous aider à survivre à l'économie de l'attention ?

Des souvenirs confus de l'enfance aux voyages les plus extraordinaires, chaque existence aussi intense soit-elle finit par s'estomper. Les dessins tracés dans le sable sont emportés par la marée. Les initiales des amoureux gravées sur les arbres sont recouvertes par l'écorce.

Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner de Ridley Scott
Image tirée de Blade Runner de Ridley Scott

 

Les milliards de selfies et de statuts facebook postés chaque jour n'y changeront rien. On sait à peine qui était Shakespeare quatre siècles après. Alors vous ou moi...


Déprimant ? Non, plutôt libérateur en fait.

 

Plus virales que n'importe quelle vidéo youtube oubliée l'année suivante, les histoires ont la vie dure. Je parle de celles qui valent la peine d'être racontées. A ce statut peuvent prétendre les modestes blagues, comme les grandes épopées.

 

Aussi singuliers sommes-nous, c'est comme si l'essentiel était ailleurs. Notre égo fait son temps, puis disparaît. Pas grave, notre petite personne a contribué à colporter de grandes et de petites histoires. Parfois on en crée de nouvelles. Parfois on en retrouve d'anciennes. Qui sait, on est peut-être, sans le savoir, le personnage d'une histoire racontée par quelqu'un d'autre. Si c'est le cas, ça ne devrait pas être une obsession...

La fascination pour les biopics est sans doute la réponse maladroite de notre époque au vide existentiel qu'ont créé les réseaux sociaux. En exposant notre vie on entretient le doux rêve qu'un jour elle prenne sens, grâce au récit d'un biographe en devenir. La triste vérité c'est que toutes les vies ne méritent pas d'être racontées. Pas entièrement du moins. Par contre, nous avons tous vécu des moments qui valent la peine.

Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner

Ces instants-là sont précieux et nous devrions leur accorder toute notre attention, les sublimer grâce à des récits extraordinaires. En lieu et place, nous nous dispersons : photos de plats, selfies aux sourires crispés ou commentaires des commentaires d'un youtubeur qui commente n'importe quoi... Nous créons pour ne rien dire, comme si TOUT avait du sens. Nous contribuons à un monde où rien n'est vraiment important. Tout se vaut, donc rien n'a de la valeur. Y compris nos vies.

 

Un peu moins de 10 ans après la sortie de la version "final cut", Blade Runner continue de me hanter. Tourné en 1982, le film résonne terriblement avec le vertige de notre époque. Sur le toit d'un immeuble délabré, surplombant une foule anonyme et sur le point de tomber, Deckard (Harrison Ford) est bien peu de chose. Le répliquant Rutger Hauer, force implacable, le toise.

 

"Quelle sensationnelle expérience de vivre dans la peur ? C'est cela être esclave..." assène le robot à Harrison Ford. Ne sommes-nous pas aussi esclaves de la même façon ? L'idée que notre existence soit vide de sens est à la fois ce qui nous terrifie et ce qui nous donne l'adrénaline nécessaire à cette course en avant : produire du contenu sans arrêt, qu'elle qu'en soit la valeur intrinsèque.

 

La machine décide de sauver Deckard, et ainsi de mettre de côté sa quête personnelle pour prolonger sa vie. Par ce geste, et la conscience de ce qu'il représente, le parfait automate accède de fait à l'immortalité. Il n'a vécu que quatre années, mais fut témoin de spectacles grandioses et traversa le cosmos comme un poète. La machine sait que tout cela n'aurait aucune valeur s'il ne restait plus personne pour entendre son histoire. Il sauve donc l'homme qu'il hait (Deckard) pour en faire l'unique spectateur de sa courte mais intense vie.

Blade Runner, de Ridley Scott ("final cut edition" du 5 octobre 2007)

35 ans après le tournage de cette scène, le robot blond bodybuildé esquisse une voie pour naviguer dans la fameuse "économie de l'attention" qui définit notre époque. Cet environnement digital, qu'on pourrait résumer par la recherche frénétique du plus grands nombres de paires d'yeux (eye balls en anglais), est un puits sans fond.


Il y a aura toujours une vidéo de chats qui fera X millions de vues de plus que votre sketch débile, il y aura encore un autre format de vloging plus catchy, un compte Instagram avec plus de followers, etc.

 

C'est justement parce que les occasions de raconter n'importe quoi sont innombrables, qu'on devrait se restreindre à ces quelques moments qui valent la peine. Ne pas abuser du temps d'autrui en participant à cette hystérie collective de la production de contenus à tout prix. Se faire l'écho d'histoires plus grandes que soi, au lieu de se mettre en scène.

 

Raconter l'essentiel, sous peine qu'il ne disparaisse, comme les "larmes sous la pluie".


Édito du 01/10/2016

Un réalisateur, pour quoi faire ? (ou la réponse à cette rumeur : "aujourd'hui, tout le monde sait filmer")

Impossible d'y échapper. Réseaux sociaux et démultiplication des écrans nous plongent dans un océan d'images. Toutes filtrées, automatisées, dupliquées dans un soucis d'originalité mais tendant systématiquement à la reproduction de clichés et de stéréotypes. De Pinterest aux comptes Instagram en passant par les milliards de selfie pris chaque jour, tout le monde produit des images, mais peu savent encore regarder. (voir à ce propos le clip fabuleux du groupe Hiérophante).

 

Regarder est un apprentissage. Qui prend du temps. Beaucoup de temps. Probablement qu'on ne cesse jamais d'apprendre une fois qu'on a compris qu'un visage, un objet ou un lieu racontent des histoires totalement différentes sous tel angle, avec telle lumière, monté avec tel rythme...

 

La difficulté aujourd'hui n'est plus de générer une image. Surtout pas de nostalgie : c'est une excellente nouvelle ! Mais ce progrès va de paire avec la nécessité d'épurer l'image produite de tous les filtres prévus par les fabricants pour nous faciliter la vie... Et ces filtres sont loin d'être seulement techniques. Ce sont aussi des représentations totalement fausses qui viennent avec les milliards d'heures de programmes télévisés, de formats youtube copiés-collés les uns sur les autres ou des films qui ne prennent aucun risque créatif.

 

Combien de fois ai-je entendu "il faut changer de plan toutes les 3s sinon le spectateur s'ennuie" ou "c'est pas assez grand public"... L'histoire du cinéma montre que la seule règle c'est qu'il n'y en a pas. A force de vouloir niveler par le bas, tout se ressemble, tout se confond. On perd pied dans cet océan d'images médiocres. Pas "mauvaises" techniquement, justes sans saveur, sans particularité, sans histoire. Encéphalogramme plat.

 

Puisque l'image est omniprésente, le rôle du réalisateur est de les ordonner, de n'en sélectionner qu'une poignée dont l'enchaînement créera la différence. Une rupture, dans l'espoir de changer le regard de quelques visionneurs. Pour y arriver, il faut être patient et ne se dédier qu'à cette voie. Tel un artisan, il n'a de talent qu'à force de pratiquer un métier. Un film est aussi matériel qu'une chemise ou un meuble. Bien sûr il existe des modèles prêt-à-portés bon marché, mais de temps en temps il faut du sur-mesure.

 

Un réalisateur réarrange la profusion de sens et d'images contradictoires qui rendent l'époque si incertaine. Ce sont les histoires qui donnent sens à nos vies. Celles qu'on se raconte, ou celles qu'on rêve. Elles n'ont de valeur que si elles sortent de l'anonymat, se démarquent de la médiocrité par une prise de risque. Oui cela ne pourrait pas plaire à tout le monde. Mais qui veut ressembler à tout le monde ?


Polémique Besson / Carpenter : hommage, plagiat ou contrefaçon ?

Le tribunal de grande instance de Paris a condamné le 7 mai 2015 Europacorp (la société de Luc Besson) à dédommager John Carpenter, le scénariste et la société de détentrice des droits de New York 1997, pour contrefaçon. Le tribunal a estimé que le film co-écrit et produit par Luc Besson Lock Out présente trop de similitudes avec celui de John Carpenter.


Cette décision est sans précédent et pourrait avoir de lourdes conséquences sur les notions de droit d’auteur, copyright et sur la liberté de création dans l’industrie cinématographique et probablement au-delà.


Nous avons visionné les deux films pour comprendre sur quoi le tribunal s’appuyait pour rendre son verdict. Nous allons essayer de montrer en quoi les films bien que similaires en surface, sont en fait très différents dans le détail. Il vous faudra donc accepter d’être « spoilé » si vous voulez nous suivre dans les coulisses des scénarios de ces deux films.


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