Alita : Barbie badass et dysmorphophobique

Un nouveau modèle pour les adolescentes ?

Edito du 24.02.2019

 

“Alita: Battle Angel" présente un rapport au corp étrange : chaque individu se fait démembrer et recomposer à l’infini, afin d’optimiser ses capacités physiques, sans jamais montrer aucun effet psychologique de ce corps étranger fusionné à son esprit. Alita est une cyborg venue d’une époque passée où les technologies étaient encore plus avancées, elle est naturellement dotée d’aptitudes la mettant au-dessus de n’importe quel homme-machine du film. Le premier trouble vient lorsque Alita se réveille amnésique, ramenée à la vie par le Dr Gepetto (pardon “Ido”) Christoph Waltz, et qu’elle ne montre aucune difficulté à s’adapter à son nouveau corps. Se regardant dans un miroir, elle est immédiatement satisfaite de son image.

 

Tout au long du film, Alita n’a aucune courbe d’apprentissage dans ses compétences, non plus dans sa relation à son corps. Elle est une sorte de petite fille naïve qui grandit très vite en éprouvant les émotions basiques du développement humain. Sa technique de combat, elle ne le tire que de son corp super évolué (dont elle changera d’ailleurs sans problème en cours de route une seconde fois) et non d’épreuves qu’elle pourrait avoir à surmonter. Son côté “badass” est donc amoindri par sa programmation. Ses succès martiaux elle ne les doit qu’à la prouesse technologique, et non à ses efforts.

 

Ce corps, elle devra l’upgrader pour recevoir enfin la caresse du jeune homme envers lequel elle est attirée depuis le début du film. Son nouveau corps est plus allongé, avec des plus gros boobs, mais toujours cette taille d’anorexique qu’on imagine mal associée avec les prouesses physiques dont Alita est capable. A ce moment du film, les nano-particules du corps d’Alita peuvent s’adapter nous dit-on au subconscient de son hôte, soit apparemment l’image d’un top-modèle qui pourrait défiler pour Gucci, mais capable de prouesses athlétiques, sans être dotée pourtant de la musculature ou l’ossature adaptées.

 

Alita est aussi dotée de yeux grotesquement énormes, dérivés de l’esthétique horrible des avatars de “Ready Player One”. Je n’ai pas lu Gunnm, le manga dont est adapté Alita, mais dans la version papier les yeux de l'héroïne ne semble pas plus gros que ceux des autres personnages. On garde l’image d’une tête d’enfant sur un corps de jeune femme mal nourrie.Peu est dit sur ce que peuvent vivre comme calvaire les autres cyborgs moins évolués, car Alita semble la seule à pouvoir ressentir une caresse sur sa peau. Le non-dit derrière est évidemment la sexualité, totalement évacuée du film. Étant pourtant une histoire du passage à l’âge adulte, dont la romance homme-femme est le pivot essentiel du récit, la sexualité ne dépasse pas le stade de la superficielle admiration pour des corps parfaits (y compris les abdos du jeune premier “Hugo” Keean Johnson) et un premier baiser très chaste. On y voit en miroir les millions d’adolescent.e.s qui cherchent la reconnaissance permanente sur les réseaux sociaux par des photos autocentrées, où le corps est toujours le sujet, mais toujours tourné vers un idéal de beauté froid et désincarné.

 

Ce miroir où Alita se regarde au-début, elle le touche aussi, comme si elle devait s’assurer de la réalité de cette image trop parfaite qu’elle y voit. Alita ne mange que par plaisir, réclamant du chocolat lorsqu’on lui sert des légumes. Mais Alita n’a pas de problèmes de poids ou de diabète apparemment.

 

Si je dois élever une petite fille qui pourrait jouer avec des poupées Alita, j’aurais bien du mal à lui expliquer ce qu’il y a de bien, et ce qu’il y a de moins bien dans ce modèle. Certes Alita est badass, fout la raclée à qui elle veut. En même temps elle est totalement dépendante du code, informatique et social, implanté en elle qui lui enlève tout libre arbitre pour se choisir un destin. Alita ne remet jamais en cause les règles qui gouvernent le monde dans lequel elle est revenue à la vie, c’est au contraire pour vouloir jouer selon ces règles qu’elle est repérée puis traquée. Alita n’est pas une femme forte et indépendant, c’est un gentil soldat qui poursuit sa mission 300 ans après la disparition de son royaume. Un désir qu’elle n’a jamais idée de remettre en question et qui l’enfonce un peu plus dans la voie sans retour du guerrier. D’Alita on garde moins qu’un corps, une armure à l’apparence d’un mannequin, une coquille vide qu’on peine bien à habiter. Un modèle finalement assez peu enviable.

"Alita : Battle Angel" de Robert Rodriguez
"Alita : Battle Angel" de Robert Rodriguez

La caméra libre de Van Gogh

Dépasser le plafond de verre du réalisme au cinéma

édito du 18.02.2019

 

Les plans vifs et saccadés du réalisateur Julian Schnabel sont comme les coups de pinceau de son Van Gogh. Cadres renversés, nerveux, à rebours des mouvements de son acteur William Dafoe. Parfois la caméra semble être totalement libre et flotte en pleine nature avant de se poser arbitrairement devant un rayon de soleil. Schnabel rompt avec toute convention réaliste, plaçant parfois un prisme devant l’objectif pour dévier la lumière, déformant les objets, visages et paysages que le peintre essaie de traverser. Un plan subitement en infrarouge nous plonge dans la matérialité de la peinture et des arbres qui lui font face. On voit ce qui vibre dans la couleur, et pourtant il n’y en a plus. En pleine course le cadreur change d’un monochrome bleuté à un autre doré. Ce n’est pas l’erreur d’un mauvais JRI sur BFM, mais bien un manifeste artistique fort.

 

Aujourd’hui on encense Fincher pour ses centaines de prises permettant d’épouser parfaitement le mouvement de ses acteurs avec celui de la caméra. Chaque année de nouveaux objectifs se vendent sur la promesse d’une toujours plus grande perfection optique, les productions rivalisent en “K” (4K, 8K) sur la résolution des films ou certains comme Nolan ou Soderbergh se battent sur “l’effet de réalisme” au cinéma à coup de pellicule 70mm ou capteur i-Phone. Peter Jackson tourne en 48 images par seconde ? Ang Lee fait du 200 sur un film sans ralenti. Il y aurait une image plus vraie que vraie qui, une fois atteinte, nous fascinerait tous comme par magie. 

 

L'obsession pour le réalisme pousse l’écriture qu’est la mise en scène à une position de retrait. On cherche à faire oublier la caméra, on s’excuse presque de signer une composition de cadre originale. Résultat, tous les films finissent par se ressembler visuellement et les spectateurs n’y voient que des réceptacles pour des histoires, où la moindre incohérence scénaristique devient un scandale. Peut-être par sa facilité à traduire ce qu’on voit, le cinéma s’est développé plus largement dans sa branche réaliste, mais formellement cela débouche aujourd’hui sur une impasse ; le plafond de verre de nos écrans froids. Sommes-nous condamnés à ces conventions ?

 

Cet obsession pour le réalisme pictural peut se comparer à l’académisme pompier des tableaux pré-impressionnistes du XIXème siècle. La peinture, n’étant pas encore trop inquiétée par l’art naissant de la photographie, cherchait un effet d’hyper-réalisme, poussant les innovations techniques de la Renaissance tout en recyclant ses motifs mythologiques.A la galerie des Indépendants, Gauguin et Van Gogh proposent, non sans choquer le bourgeois comme l’ouvrier, un autre rapport à “la réalité.” Deux peintres devant le même paysage n’y verront pas la même émotion, alors autant peindre ce qu’on ressent plutôt que de s’enfermer dans des conventions. Canal d’une réalité mystérieuse, l’artiste se fait mystique.

 

La caméra de Schnabel est libre, mais elle n’est pas pour autant dénuée de sens. Tourmentant le peintre, qui ploie sous le ciel comme il crie contre cette présence invisible, la caméra est peut-être une de ces âmes dont parle ce Van Gogh.

 

Pas encore nées, placées au-delà de nos conventions que nous appelons réalité.

At Eternity's Gate de Julian Schnabel (2018)
At Eternity's Gate de Julian Schnabel (2018)

Pourquoi j'ai vu la seule version de Avengers : Infinity War qui compte ?

Édito du 08.05.2018

 

Jetés dans une grande bataille finale, nos héros sont sur le point de tout perdre face à l'incarnation ultime de leur antagoniste faustien, dont la tragédie personnelle s'apprête à embraser le cosmos. Un personnage masqué de noir, que la foule adule, disparaît. Fin choquante pour une idole à peine couronnée.

 

Puis le film s'arrête. Écran blanc.

 

Et la coupe est sèche, mais juste, dans le même tempo que le reste du film, de quoi nous faire ressentir la déchirure qu'est la perte d'un proche. Alors que dans la salle illuminée, après de très longues secondes de sidération collective, quelques rires gênés fusent, je caresse l'idée que la coupure puisse être intentionnelle. Après tout, le réalisateur du dernier Star Wars n'a-t-il pas consciemment coupé le son dans une scène ? Pourquoi ne pas couper le film entier ?

 

Les motivations de Thanos, les événements du film comme les répercussions sur des personnages déjà éprouvés, avaient jusqu'à cette coupe brutale, d'ores et déjà installés Infinity War comme une étrangeté nihiliste dans le divertissement de masse. De quoi faire cogiter ceux venus pour le spectacle. Le temps s'étire et le film ne revient toujours pas, la salle bruisse de conjectures, certaines personnes quittent la salle. "Et si la même chose était arrivée à chaque séance sur demande express des réalisateurs/producteurs ?" Pour un film qui tourne autour du thème du sacrifice, exiger de ses fans d'imaginer patienter un an sans véritable final ou scène post-générique apparaît comme LE méta-clin-d’œil qui serait la dernière évolution de toute la franchise.

 

Un doute m'assaille... Marvel/Disney ferait-il du Jean-Luc Godard ?

 

En termes de pur montage, c'était parfait. Ça ne peut donc pas être... un hasard, non ? Si ?

 

Enfin un salarié du cinéma déclare que le courant a sauté dans toute une partie des Halles. Déception, ce n'était même pas l’œuvre d'un projectionniste avant-gardiste soucieux de mettre en scène la thèse de cinéma qu'il ne soutiendrait jamais. Sauf que le film reprend 20mn avant la coupe fatidique, faisant écho à cette étrange aptitude que partagent Dr Strange et le cinéma, de modeler le temps à leur guise. Le sorcier nous avait dit, quelques minutes avant, avoir exploré les millions de futurs alternatifs, qui tous sauf un les conduiraient au néant. Le film reprend le même combat, comme s'il avait le hoquet. Puis vient le dernier sacrifice d'un couple amoureux, dont à la première Vision nous avions cru qu'il soit utile. A tort. Ce que nous avions vécu comme un drame surprenant, nous le revoyons maintenant comme une tragédie pathétique. A cause de la coupe accidentelle de la projection, nous contemplons une seconde fois le temps revenir en arrière pour briser cet espoir que leur sacrifice puisse avoir un sens. La deuxième fois, Thanos ne se sert ni mieux ni moins bien de ses pouvoirs, mais la répétition exacte de ses actes leur donne une portée encore plus fataliste.

 

Le film reprend l'histoire où il l'avait laissé, emportant son cortège de héros dans son macabre sillage. En sortant de la salle, j'écoutais les spectateurs regretter la disparition de tel ou tel personnage, espérant pour certain que ce ne soit pas vrai. Ils ne parlaient pas de la coupe, mais seulement du vide que les personnages inventés avaient crées en osant quitter leur imaginaire après l'avoir si longtemps habités. Ils sont retournés poussière comme s'ils n'avaient jamais existé, qu'ils soient apparu il y a 18 ans ou il y a quelques mois. Aucune logique ne semble donner sens au mystère des disparus et de ceux qui leurs survivent. S'il on dit que lorsqu'un être cher vous manque, la Terre est dépeuplée, Infinity War porte cette maxime à toute la pop culture, que Marvel a largement dominé depuis 20 ans. L'anti-madeleine de Proust (Ready Player One). C'était le pari financier et artistique. Par contre, les ruminations mélancoliques que les 10mn d'écran blanc m'avaient données, m'appartiennent. A y repenser, que la coupe soit totalement du au hasard plutôt qu'à un choix artistique, la rend encore plus forte, aussi absurde qu'un claquement de doigt de Thanos. J'ai fait partie des 200 personnes qui ont eu l'immense privilège de voir un film dont l'accident de projection parfaitement aléatoire renforçait le message porté par le scénario et la réalisation. A en croire les remarques au moment de l'incident, beaucoup dans la salle n'ont pas apprécié cette apocalypse (au sens de déchirement du voile, de révélation, plus que de fin du monde).

 

Même si j'étais le seul à avoir ainsi divagué, je vois dans ces lignes la fabuleuse capacité qui nous pousse à échafauder du sens dans les œuvres d'art ou les livres sacrés. Le cinéma reste ce lieu formidable où la coupure entre deux images, ou l'écran blanc entre deux films, est un espace-temps infini qui démultiplie l'expérience de chaque œuvre par rapport à chaque spectateur. J'ai sans doute vu dans Infinity War plus que ses créateurs n'y avaient intentionnellement mis, à moins que ce ne soit le clin d’œil d'un(e) (i)mage par delà le vide. A cause de sa magnifique révélation accidentelle, cette version est donc celle qui compte le plus... pour moi.

Avengers : Infinity War de Anthony Russo et Joe Russo
Avengers : Infinity War de Anthony Russo et Joe Russo

Peut-on vraiment vouloir "tout l'argent du monde" ?

Edito du 14/01/2018

 

Sous les péripéties du dernier film de Ridley Scott surnage une question étrange pour un réalisateur habitué à des films de plus en plus chers : peut-on vraiment vouloir autant d’argent pour soi ? Le bon sens voudrait qu’une fois devenu riche, nos soucis s'envoleraient… Il serait alors (enfin) temps de penser à ceux qui nous entourent. Ce petit conte du “d’abord moi, les autres après”, n’arrive de fait jamais. On se retrouve à devoir épargner ou dépenser, toujours pour de “bonnes raisons”. Ces “raisons”, ce sont celles de l’homme rationnel décrit par les économistes très classiques ou les sociologues très individualistes. C’est un peu le fondement de notre société moderne, mais bon, on est de plus en plus à penser qu’on en crève.

 

Là où le film de l’ami Ridley me fait cogiter, c’est quand il fait dire à Mark Wahlberg, que sous cette accumulation de richesse on peut deviner la compensation de ce qui a toujours manqué… La reconnaissance, l’amour, la famille… Bref, un milliardaire compulsif vu comme un artiste sublimant une frustration. Si ce n’est que l’artiste essaye de donner quelque chose au monde, le milliardaire ne fait que accumuler.

S’il n’avait pas été contraint par le sacro-saint “inspiré d’une histoire vraie”, Ridley n’aurait sans doute pas résisté à laisser traîner un “Rosebud” par-ci par-là, nous rappelant que cette figure démesurée est une des réincarnations du Citizen Kane de Welles.

 

Dans “Kane”, comme dans “Tout l’argent du monde”, les richesses servent à se passer des humains, jugés trop inconsistants. Il est séduisant de voir ces milliardaires comme des hackers géniaux ayant “cassé le code” des règles de leur société, afin d’en exploiter jusqu’à la moindre des ressources. Ce serait oublier que par leur comportement, ces individus se sont en fait mis à la marge de cette société. Ils ont oublié jusqu’au fondement de l’échange humain, à savoir que l’échange, même marchand, est une excuse pour créer du lien social.

En sortant de la projection de Tout l'argent du monde, je ne pouvais pas m’empêcher de repenser avec tendresse à un épisode de Community. Le cynique Jeff refusait de succomber à la coutume des cadeaux de Noël, prétextant que donner créer une obligation. Ce à quoi répondait la candide Annie, que “l’obligation, c’est le (véritable) cadeau”.

Quand j’ai écrit, puis réalisé, “à découvert”, je me suis posé toutes ces questions. Si cela résonne en vous, vous pouvez soutenir le film sur cette page Leetchi.com: https://www.leetchi.com/c/artesano-films

 

… ou simplement le regarder sur la même page sans rien en échange, car il faut l’avouer nous avons déjà eu beaucoup de plaisir à le faire. En fait oui, donner c’est aussi un plaisir égoïste

Édito du 22/05/2017

Chaque lumière qui s'éteint est une tragédie.

La lampe dans Le miroir de Tarkovski.

 

A chaque fois qu'une ampoule éclate sur un tournage, une ou deux secondes de flottement précèdent toute expression de lassitude ou d'énervement. Les personnes sur place sentent qu'il se joue là quelque chose de plus grave, que la contrariété engendrée par cet incident.

 

Andreï Tarkovski dans son film Le miroir (1975), met en scène l'extinction d'une lampe à pétrole. Je ne prétendrai pas expliquer ce film tant il échappe à ma compréhension intellectuelle. Mais à un niveau sensitif, plusieurs séquences m'ont sorti de ma torpeur. Celle de la lampe, bien qu'elle soit apparemment moins "virtuose" que d'autres dans le film (en termes de mouvement de caméra) n'en est pas moins troublante.

Le Miroir mélange des séquences en noir et blanc et d'autres en couleurs.
Le Miroir mélange des séquences en noir et blanc et d'autres en couleurs.

Un petit garçon est amené par sa mère chez une lointaine voisine. L'enfant est peut-être Tarkovski, ou pas, mais l'aura d'un souvenir enveloppe la séquence. On ne sait pas ce que les deux femmes s'apprêtent à faire derrière la porte où elles entrent seules. La mine de la mère est grave, on se prête à imaginer qu'il s'agisse d'un avortement.

 

Le petit garçon se regarde dans le miroir qui occupe une bonne partie du mur de la salle. Il semble perturbé par ce qu'il y voit. A première vue, on croirait qu'entre les plans, le directeur de la photographie Georgi Rerberg s'est trompé dans la continuité. Le visage de l'enfant n'est pas éclairé de la même façon. Puis le montage permet d'identifier une source de lumière oscillante. Enfin, la caméra se rapproche d'une lampe à pétrole qui s'éteint et se rallume, jusqu'à s'arrêter sur son extinction définitive.

Le Miroir (en russe : Зеркало) est le quatrième long métrage d'Andreï Tarkovski, sorti en 1975.
Le Miroir (en russe : Зеркало) est le quatrième long métrage d'Andreï Tarkovski, sorti en 1975.

Dernièrement en sortant du métro parisien, je constatai que les lampadaires de tout le quartier de la place Monge s'étaient éteints. Seuls demeuraient la lueur du ciel chargé de nuages et l'éclat des terrasses de cafés. La nuit n'était plus cette enveloppe de lumière froide. Ma main avait désormais un côté bleu et un côté jaune, selon que je la tourne vers le ciel ou vers la terre.

 

Nous vivons une époque où les lumières omniprésentes nous font parfois oublier leur valeur. Il nous faut des occasions spéciales pour nous sortir de cette illusion que l'éclairage, comme notre civilisation ou notre vie, sont immortels.

 

A cet instant, je cru bien saisir toute la tragédie de la lampe à pétrole. On aura beau la recharger le lendemain, ou changer l'ampoule de nos projecteurs, un jour il n'y aura plus qu'une seule et unique lumière... puis, plus rien.

 

Cette lampe, elle se trouvait déjà parfaitement brillante dans le coin supérieur droit du premier plan de la séquence. Maintenant qu'elle a disparu, quelque chose nous manque. Bien sûr, on pourra toujours remplir de nouveau de pétrole celle-ci, ou changer les ampoules de nos projecteurs. Mais Tarkovski nous rappelle qu'une lampe qui s'éteint est à chaque fois une tragédie. Remplacée, son éclat ne sera pas tout à fait le même. Cette lumière a vécu, elle était unique.

 

Il n'y aura sans doute plus aucun humain pour témoigner de l'extinction de la dernière lumière. Pour autant, cela ne nous empêche pas d'en repousser l'échéance le plus longtemps possible.

Chaque lumière qui s'éteint est une tragédie, mais elle n'est pour autant pas dénuée de sens : elle donne à toutes les autres qui s'allument une aura magique et sacrée.

 

Édito du 19/02/2017

Nos vies ne prennent sens que par les histoires qu'on se raconte.

Comment Blade Runner peut nous aider à survivre à l'économie de l'attention ?

Des souvenirs confus de l'enfance aux voyages les plus extraordinaires, chaque existence aussi intense soit-elle finit par s'estomper. Les dessins tracés dans le sable sont emportés par la marée. Les initiales des amoureux gravées sur les arbres sont recouvertes par l'écorce.

Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner de Ridley Scott
Image tirée de Blade Runner de Ridley Scott

 

Les milliards de selfies et de statuts facebook postés chaque jour n'y changeront rien. On sait à peine qui était Shakespeare quatre siècles après. Alors vous ou moi...


Déprimant ? Non, plutôt libérateur en fait.

 

Plus virales que n'importe quelle vidéo youtube oubliée l'année suivante, les histoires ont la vie dure. Je parle de celles qui valent la peine d'être racontées. A ce statut peuvent prétendre les modestes blagues, comme les grandes épopées.

 

Aussi singuliers sommes-nous, c'est comme si l'essentiel était ailleurs. Notre égo fait son temps, puis disparaît. Pas grave, notre petite personne a contribué à colporter de grandes et de petites histoires. Parfois on en crée de nouvelles. Parfois on en retrouve d'anciennes. Qui sait, on est peut-être, sans le savoir, le personnage d'une histoire racontée par quelqu'un d'autre. Si c'est le cas, ça ne devrait pas être une obsession...

La fascination pour les biopics est sans doute la réponse maladroite de notre époque au vide existentiel qu'ont créé les réseaux sociaux. En exposant notre vie on entretient le doux rêve qu'un jour elle prenne sens, grâce au récit d'un biographe en devenir. La triste vérité c'est que toutes les vies ne méritent pas d'être racontées. Pas entièrement du moins. Par contre, nous avons tous vécu des moments qui valent la peine.

Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner

Ces instants-là sont précieux et nous devrions leur accorder toute notre attention, les sublimer grâce à des récits extraordinaires. En lieu et place, nous nous dispersons : photos de plats, selfies aux sourires crispés ou commentaires des commentaires d'un youtubeur qui commente n'importe quoi... Nous créons pour ne rien dire, comme si TOUT avait du sens. Nous contribuons à un monde où rien n'est vraiment important. Tout se vaut, donc rien n'a de la valeur. Y compris nos vies.

 

Un peu moins de 10 ans après la sortie de la version "final cut", Blade Runner continue de me hanter. Tourné en 1982, le film résonne terriblement avec le vertige de notre époque. Sur le toit d'un immeuble délabré, surplombant une foule anonyme et sur le point de tomber, Deckard (Harrison Ford) est bien peu de chose. Le répliquant Rutger Hauer, force implacable, le toise.

 

"Quelle sensationnelle expérience de vivre dans la peur ? C'est cela être esclave..." assène le robot à Harrison Ford. Ne sommes-nous pas aussi esclaves de la même façon ? L'idée que notre existence soit vide de sens est à la fois ce qui nous terrifie et ce qui nous donne l'adrénaline nécessaire à cette course en avant : produire du contenu sans arrêt, qu'elle qu'en soit la valeur intrinsèque.

 

La machine décide de sauver Deckard, et ainsi de mettre de côté sa quête personnelle pour prolonger sa vie. Par ce geste, et la conscience de ce qu'il représente, le parfait automate accède de fait à l'immortalité. Il n'a vécu que quatre années, mais fut témoin de spectacles grandioses et traversa le cosmos comme un poète. La machine sait que tout cela n'aurait aucune valeur s'il ne restait plus personne pour entendre son histoire. Il sauve donc l'homme qu'il hait (Deckard) pour en faire l'unique spectateur de sa courte mais intense vie.

Blade Runner, de Ridley Scott ("final cut edition" du 5 octobre 2007)

35 ans après le tournage de cette scène, le robot blond bodybuildé esquisse une voie pour naviguer dans la fameuse "économie de l'attention" qui définit notre époque. Cet environnement digital, qu'on pourrait résumer par la recherche frénétique du plus grands nombres de paires d'yeux (eye balls en anglais), est un puits sans fond.


Il y a aura toujours une vidéo de chats qui fera X millions de vues de plus que votre sketch débile, il y aura encore un autre format de vloging plus catchy, un compte Instagram avec plus de followers, etc.

 

C'est justement parce que les occasions de raconter n'importe quoi sont innombrables, qu'on devrait se restreindre à ces quelques moments qui valent la peine. Ne pas abuser du temps d'autrui en participant à cette hystérie collective de la production de contenus à tout prix. Se faire l'écho d'histoires plus grandes que soi, au lieu de se mettre en scène.

 

Raconter l'essentiel, sous peine qu'il ne disparaisse, comme les "larmes sous la pluie".


Édito du 01/10/2016

Un réalisateur, pour quoi faire ? (ou la réponse à cette rumeur : "aujourd'hui, tout le monde sait filmer")

Impossible d'y échapper. Réseaux sociaux et démultiplication des écrans nous plongent dans un océan d'images. Toutes filtrées, automatisées, dupliquées dans un soucis d'originalité mais tendant systématiquement à la reproduction de clichés et de stéréotypes. De Pinterest aux comptes Instagram en passant par les milliards de selfie pris chaque jour, tout le monde produit des images, mais peu savent encore regarder. (voir à ce propos le clip fabuleux du groupe Hiérophante).

 

Regarder est un apprentissage. Qui prend du temps. Beaucoup de temps. Probablement qu'on ne cesse jamais d'apprendre une fois qu'on a compris qu'un visage, un objet ou un lieu racontent des histoires totalement différentes sous tel angle, avec telle lumière, monté avec tel rythme...

 

La difficulté aujourd'hui n'est plus de générer une image. Surtout pas de nostalgie : c'est une excellente nouvelle ! Mais ce progrès va de paire avec la nécessité d'épurer l'image produite de tous les filtres prévus par les fabricants pour nous faciliter la vie... Et ces filtres sont loin d'être seulement techniques. Ce sont aussi des représentations totalement fausses qui viennent avec les milliards d'heures de programmes télévisés, de formats youtube copiés-collés les uns sur les autres ou des films qui ne prennent aucun risque créatif.

 

Combien de fois ai-je entendu "il faut changer de plan toutes les 3s sinon le spectateur s'ennuie" ou "c'est pas assez grand public"... L'histoire du cinéma montre que la seule règle c'est qu'il n'y en a pas. A force de vouloir niveler par le bas, tout se ressemble, tout se confond. On perd pied dans cet océan d'images médiocres. Pas "mauvaises" techniquement, justes sans saveur, sans particularité, sans histoire. Encéphalogramme plat.

 

Puisque l'image est omniprésente, le rôle du réalisateur est de les ordonner, de n'en sélectionner qu'une poignée dont l'enchaînement créera la différence. Une rupture, dans l'espoir de changer le regard de quelques visionneurs. Pour y arriver, il faut être patient et ne se dédier qu'à cette voie. Tel un artisan, il n'a de talent qu'à force de pratiquer un métier. Un film est aussi matériel qu'une chemise ou un meuble. Bien sûr il existe des modèles prêt-à-portés bon marché, mais de temps en temps il faut du sur-mesure.

 

Un réalisateur réarrange la profusion de sens et d'images contradictoires qui rendent l'époque si incertaine. Ce sont les histoires qui donnent sens à nos vies. Celles qu'on se raconte, ou celles qu'on rêve. Elles n'ont de valeur que si elles sortent de l'anonymat, se démarquent de la médiocrité par une prise de risque. Oui cela ne pourrait pas plaire à tout le monde. Mais qui veut ressembler à tout le monde ?


Polémique Besson / Carpenter : hommage, plagiat ou contrefaçon ?

Le tribunal de grande instance de Paris a condamné le 7 mai 2015 Europacorp (la société de Luc Besson) à dédommager John Carpenter, le scénariste et la société de détentrice des droits de New York 1997, pour contrefaçon. Le tribunal a estimé que le film co-écrit et produit par Luc Besson Lock Out présente trop de similitudes avec celui de John Carpenter.


Cette décision est sans précédent et pourrait avoir de lourdes conséquences sur les notions de droit d’auteur, copyright et sur la liberté de création dans l’industrie cinématographique et probablement au-delà.


Nous avons visionné les deux films pour comprendre sur quoi le tribunal s’appuyait pour rendre son verdict. Nous allons essayer de montrer en quoi les films bien que similaires en surface, sont en fait très différents dans le détail. Il vous faudra donc accepter d’être « spoilé » si vous voulez nous suivre dans les coulisses des scénarios de ces deux films.


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