Récits : derrière chaque film, une aventure

Les films que j'ai tournés m'ont donné l'occasion de me frotter à des milieux passionnants. De la recherche du paradis des indiens Trinitarios, à la rencontre avec le fantomatique astronome Camille Flammarion, j'ai dû à chaque fois enquêter, écouter et m'adapter afin de retranscrire en images, l'histoire qui m'était donnée.

Missions dans la jungle

Le tournage de Prélude amazonien (documentaire)

Je suis parti deux fois en Bolivie pour des projets de films ethnographiques. A chaque fois ce fût une aventure mémorable, avec son lot de difficultés et de récompenses. Lors de mon premier voyage avec Pauline Boussin et Guillaume Poultorak l’Été 2010, l'occasion se présenta de mettre en pratique mes compétences en anthropologie.

Pour le film "Prélude amazonien", nous étions partis sur la simple indication de l'existence d'une école de musique baroque en plein milieu de l'Amazonie bolivienne. La vingtaine, des rêves plein la tête, nous n'avions peur de rien.

 

Pourtant, il aurait fallu peu de choses pour que la journée du 8 Juillet tourne au drame. La chose avait commencé comme une mauvaise blague, avec un avion raté le matin-même à la Paz pour avoir cru que nous étions la veille de notre départ. En y repensant, je me souviens surtout du minuscule avion de rechange vers lequel nous courrions sur le tarmac, un bi-moteurs à hélices qui sonnait comme une tondeuse à gazon. Au fond de l'avion, nous soufflons un instant, pour s'apercevoir que le pilote ... avait tout l'air d'être ivre !

 

Une heure plus tard nous atterrissons à Trinidad, ville moite qui se donne des faux-airs de western spaghetti. Notre erreur fût de refuser les motos-taxis qui se proposaient de nous accompagner à l'hôtel. Les motards nous dépassaient sur la route cabossée en nous menaçant de mort...

 

Une fois les bagages posés, nous décidons d'explorer la ville pour manger un morceau. La nuit tombe vite, et nous tombons sur ce que nous avions prévu un peu plus tôt sous forme de blague - de manière ironique - soit une bande de voleurs. Couteaux, revolvers. Nous levons tous les trois les bras, mais je ne me souviens pas d'avoir eu peur sur le moment, ni mes camarades. Nous avions bien plus à craindre de nos très jeunes détrousseurs, pour qui ce devait être le premier larcin, à la vue de leurs mines apeurées. D'ailleurs, c'était là le principal danger : nous avions vu leur visage. Comment allaient-ils réagir lorsqu'ils réaliseraient cette évidence ?

 

Heureusement, chacun a su garder son sang froid, et les voleurs sont repartis dans un rugissement de mobylette bien inoffensif. Pendant une heure nous n'avons pas pu nous empêcher de rire aux éclats, de nervosité relâchée évidemment. Mais se posait une question délicate : comment faire pour mener à bien notre reportage, sans argent, avec seulement une carte bleue pour trois personnes ?

 

Je dois remercier mes amis Pauline et Guillaume pour leur solidarité tout au long de cette aventure, je connais peu de personnes qui auraient été capables de prendre sur eux et de continuer leur projet avec cette épreuve.

 

Remis de nos émotions, nous partons pour San Ignacio le lendemain, derrière un camion à marchandises.

 

Nous découvrons alors l'ancienne mission jésuite de San Ignacio de Moxos, devenue une bourgade paisible à la lisière de la forêt bolivienne. De manière exceptionnelle, la tradition de la musique baroque apportée par les Jésuites a persisté dans ce village. Les Indiens ont d'ailleurs transformé  ce style par leurs rythmes et leurs instruments traditionnels. La musicologue Raquel Maldonado a réussi à mettre musicalement à niveau les enfants et adolescents du village, pour représenter ce style dans le monde entier.

Nous avons pu mener ce travail à bien grâce à l'accueil chaleureux des professeurs et élèves de San Ignacio. Ce fût la porte d'entrée pour rencontrer les autres gardiens de cette musique, comme les fantastiques Taitas, des octogénaires qui ont voué leur musique à Dieu uniquement. Le son qu'ils produisent avec leur violon désaccordé est totalement inconnu, et pourtant il emplit l'âme d'un sentiment mystique.

La projection au Quai Branly le 25 Septembre 2011 à l'occasion du Festival des Chemins du Baroque, organisé par Alain Pacquier, fût un franc succès. Alerté par notre passage à l'émission "Allô la planète" sur le Mouv', le public curieux s'était déplacé pour en connaître davantage sur la mystérieuse histoire des missions jésuites en Amazonie Bolivienne, et la tradition de la musique baroque qui a persisté jusqu'aujourd'hui.

 

Cette aventure aurait pu se clore là, si la musicologue Raquel Maldonado ne nous avait pas parlé lors de notre séjour à San Ignacio, de l'existence de petits groupes d'indiens semi-nomades, qui continuaient à jouer cette musique et à entretenir la ferveur religieuse des anciennes Missions, en pleine forêt.

Cette information m'a suffisamment marqué pour que je dédie 4 mois à la recherche d'articles et cartes qui pourraient m'orienter davantage que la simple désignation du parc Isiboro-Securé (Bolivie, région du Beni).

 

Cette zone est une réserve naturelle et un havre pour les habitants qui ont décidé d'y vivre. L’État bolivien reconnaît le droit d'habiter dans ce parc à 3 communautés seulement : Yuracare, Tsiname et Trinitarios.

 

Ces derniers ont quitté les anciennes missions jésuites avec l'arrivée des exploitations agricoles intensives et la collecte du caoutchouc au XIXème siècle. Plusieurs vagues d'immigration ont conduit ces citadins à revenir à un mode de vie semi-nomade. Jusque dans les années 1970, les Trinitarios quittaient les villes par dizaines, sous l'impulsion du mouvement millénariste de la Loma Santa, la terre sainte que leur aurait promis Dieu, exclusivement réservée à eux-seuls.

Le tournage de Looking for Paradise (documentaire)

J'étais donc déterminé à en apprendre plus sur le sujet, et à me lancer sur les traces de ces indiens qui cherchent le Paradis sur terre, tout en continuant à jouer la musique baroque de manière vivante, au cœur de leurs traditions.

 

Malgré quelques contacts avec des chercheurs sur place, je n'avais aucune certitude de pouvoir entrer sur le territoire des Trinitarios, et surtout de réussir à les trouver. Tous les anthropologues avec qui j'avais pu parler me disaient qu'il était extrêmement difficile d'entrer, la zone étant sous une sorte de couvre-feu depuis que les habitants du parc s'étaient opposés au gouvernement, au sujet de la construction d'une route qui aurait coupé le parc en deux.

 

La présence de narco-trafiquants dans certaines zones du parc, ou la colonisation sauvage par les cultivateurs de coca au Sud, n'auguraient pas non plus une promenade de santé.

 

Si on rajoute les inondations record de cette année 2014, les piranhas, caïmans, jaguars et une flopée d'insectes rêvant de mordre dans votre peau, j'avais de quoi être découragé.

 

Après trois semaines entre La Paz, Cochabamba et Trinidad, par une succession de rencontres déterminantes, j'ai réussi à finalement présenter mon projet aux meilleurs interlocuteurs. Je dois mon salut à Adolfo Taborga, ancien directeur de la fondation symphonique de Cochabamba, qui m'a fait rencontrer un personnage clef. Celui-ci m'a ensuite introduit auprès de Marco, un ancien habitant du village, qui se proposait d'expliquer mon projet à la Sub-Central del TIPNIS, l'organisme représentatif des indiens du parc.

 

Je devais toutefois payer le voyage en bus à Marco jusqu'à Trinidad, afin qu'il puisse voir sa famille pour la Semaine Sainte. L'échange était équitable, et j'ai donc fait ce qu'il demandait.

 

Notre rencontre devant le parvis de la cathédrale précéda de peu ma plongée dans un autre univers. Dix minutes après avoir fait les présentations, Marco me proposa d'aller voir le dernier repas du Christ, qui avait lieu dans la banlieue de Trinidad.

 

Traversant la nuit juchés sur une moto-taxi, nous apercevions les tentes des réfugiés sur les bas-côtés. Les inondations avaient chassé nombre de familles qui habitaient dans les villages de l'immense parc naturel (TIPNIS).

 

Au détour d'une ruelle nous débouchons dans le véritable cœur spirituel de la ville, une minuscule église qui semble bien modeste par rapport à la cathédrale en stuc blanc de la grande place.

 

A la lumière des bougies se rejoue alors la Cène, adaptée aux symboles des Trinitarios. Deux vieux messieurs jouent alors une mélodie chuintante qui me rappela le son des Taitas quatre ans plus tôt à San Ignacio de Moxos.

 

Le lendemain, Marco me présente de manière très rituelle aux membres de la sub-central del Tipnis. Il commence par rappeler qui il est, de quelle famille il descend, et remercie chacun de prendre le temps pour l'écouter.

 

Je sens que l'heure n'est pas au badinage, et il en arrive à l'idée forte de sa présentation : que pourrait bien donc faire un homme blanc de la Loma Santa ? C'est une terre sacrée réservée aux Trinitarios, qui sont partis des villes vers la forêt justement pour échapper aux méfaits de la civilisation occidentale. Qu'ais-je donc à apporter à leur peuple sinon des ennuis ?

 

Je me souviendrai alors toujours de cette analogie pour le moins surprenante : "Moïse aussi n'appartenait pas au peuple élu, et pourtant il a guidé les Juifs hors d’Égypte jusqu'à leur Terre sainte. Seulement Dieu n'a pas voulu que Moïse pose le pied sur cette terre, il est mort avant. Thomas a dû être envoyé pour nous guider vers la Loma Santa, acceptons donc son aide. Je remercie Dieu d'avoir touché son cœur, pour s'être lancé dans un tel voyage, pour être venu de si loin."

 

Ouf, de quoi sentir un léger poids sur ses épaules... Surtout qu'on me demanda de prendre la parole immédiatement après pour expliquer mon projet. J'avoue que bien qu'étant agnostique, j'ai tout de même remercié Dieu pour avoir entrepris ce voyage comme un acte de foi.

 

Bien souvent dans le reste de mon voyage, j'ai été remis en question sur mes motivations, et l'évocation de certains passages bibliques m'a permis de légitimer ma place. J'ai parlé avec des individus qui pensaient que la Terre tournait du Nord vers le Sud, qu'un pays peuplé uniquement de cannibales existait quelque part ou qu'il suffisait d'être blanc pour être riche à millions. D'une certaine manière, la Bible était notre seule référence culturelle commune. Je me suis donc servi de ces histoires pour établir un lien.

Les autorités des indiens du parc étaient donc maintenant de mon côté, disposées à m'aider. Mais elles m'enlevèrent tout espoir lorsqu'elles me firent le compte rendu de leurs difficultés. Depuis qu'ils s'étaient opposés au gouvernement au sujet de la route dans le parc, l’État ne leur versait plus un centime. Ils peinaient aussi à acheter du carburant en grande quantité, puisque la station service leur demandait par décret un permis pour chaque voyage.

 

Pris dans un imbroglio administrativo-politique, je croyais ne jamais pouvoir partir en forêt. J’eus la chance de tomber peu de jours avant leur déplacement vers Gundonobia, premier village dans le parc le long du fleuve. Ce déplacement avait pour but d'intervenir en marge du discours d'Evo Morales, qui s'apprêtait à promettre des millions de dollars pour aider les habitants du parc. Les autorités de la Sub Central voulaient mettre en garde les habitants contre des promesses intenables.


Même si je jouissais maintenant d'une escorte légitime, je devais toutefois me faire discret, car le président n'aime pas particulièrement voir une tête de blanc dans la foule qui l'écoute.

 

Après une première nuit passée en pirogue sous la voûte étoilée, j'arrivais en fin à Gundonobia. Je pus voir véritablement une nature luxuriante se réveiller, et je pris le levé du soleil non seulement pour un spectacle merveilleux, mais aussi pour une source de chaleur qui allait me sauver de l'humidité infiltrée dans mes vêtements durant la nuit.

 

J'avoue qu'une visite en hélicoptère d'un Président sud-américain n'était pas vraiment l'image d'Epinal que je me faisais de l'Amazonie bolivienne, mais cet épisode fût de courte durée. Le chef du village de San Ramoncito - prévenu de mon arrivée par radio deux jours avant - vint me voir pour se présenter. Il désirait faire le voyage de retour vers sa communauté le plus tôt possible, sans s'arrêter si possible.

 

Me voilà de nouveau sur la pirogue, accompagné des quelques habitants du parc, curieux de ce rendez-vous avec leur Président. Les personnes à bord me demandaient pourquoi je m'enfonçais si loin dans la forêt, qu'est ce qui me motivait donc autant pour venir dans ce coin perdu ?

 

En leur racontant ce que je savais de la Loma Santa, j'ai vu naître un intérêt et un respect dans leur regard.

 

Le voyage fût éprouvant, deux jours et deux nuits sans pratiquement s'arrêter, donc presque sans dormir. Somnolant au soleil de plomb sur une planche en bois, ou tentant vaguement de dormir allongé sur les bagages dans l'obscurité, j'ai davantage halluciné la forêt que je ne l'ai vue.

 

Des perroquets par dizaines volaient bas au coucher du soleil, et les yeux des caïmans brillaient dans la lampe torche braqué par notre guide. Il scrutait les rondins de bois qui pouvaient percer la coque de la pirogue.

 

Au détour d'un bras de fleuve, nous nous enfonçons dans les méandres de marécages huileux. Il fait nuit et chaud lorsque nous touchons terre. J'avais cru naïvement arrivé directement au village. Raté : encore une demi-heure de marche.


Bon dernier avec l'instituteur du village, nous tentons de garder le rythme pour ne pas nous faire distancer. Mon compagnon de fortune a assez peur de croiser "el Tigre." Je crois qu'il blague, un jaguar, et puis quoi encore ?

 

Pourtant, à mi-course, l'instituteur s'arrête et braque sa lampe torche dans les fourets. Les autres sont loins, et bien peu de lumière nous protège des feuilles obscures. Deux prunelles de chat brillent intensément, sauf que le félin tacheté est bien plus gros.

 

Je ne me souviens pas avoir eu peur en voyant l'animal, tout simplement parce que j'étais trop fatigué pour ça, et puis aussi parce que l'instituteur me décrivait ce qu'il comprenait de la scène : "C'est un adolescent, il a peur de nous." Il finit par crier pour faire fuir l'animal, qui recule timidement.

 

Je passe une nuit sans rêve, après avoir eu l'impression d'en avoir vécu un.

 

Le lendemain soir on me présente à la communauté, je suis chargé de présenter mon projet. A la lumière d'une seule bougie ridicule posée derrière moi, la quinzaine de personnes dans la grande cahute de feuilles de palmes se frappent en cadence avec un tissu, afin de chasser les moustiques qui nous harassent. Eux me voient, mais je suis plongé dans le noir.

 

Je leur propose l'idée que m'avais soufflé Marco l'ancien habitant du village et les autorités de la Sub-Central : "faire un film sur la Loma Santa c'est bien, former nos jeunes pour le faire, c'est mieux." J'insiste sur cette partie, afin qu'ils aient conscience que leur hospitalité a une contre-partie : je vais donner à la communauté un savoir qu'ils ignorent.


Je m’aperçois que même si j'ai obtenu l'accord des autorités politique du parc, du chef de village, ce n'est pas pour autant que ma cause est acquise d'emblée. Des protestations se font jour : "oui tu es le troisième blanc à t'aventurer ici, tu dis vouloir développer un projet, mais c'est aussi ce qu'on dit les deux précédents, sans jamais revenir. Qui nous dit que tu dis vrai ?"

 

D'autres se lèvent pour me défendre, insistant sur la grande importance de mon travail pour le future de la communauté, la transmission de leur tradition. Finalement, un consensus s'installe pour me laisser faire, histoire de voir.

 

Le lendemain je commence donc mon premier cours à la petite école bancale sur la place du village, pensant réserver le début de mon enquête sur la Loma Santa pour le lendemain. Devant des enfants et adolescents médusés, je sors un objet qu'ils n'avaient jamais vu et leur pose cette question aussi idiote que possible : "qui a déjà vu un film ?" Personne ne me répond, les instituteurs insistent, "n'importe quel film, allez y !"

 

Rien n'y fait. Les enfants ne sont jamais sortis du village, il n'y a pas de poste de TV ni Internet dans le village, bien sur qu'ils n'ont jamais vu de films. Je m’aperçois alors que j'avais imaginé faire une leçon de cinéma, sans avoir de modèle à leur montrer !

 

Le voyage aurait pu s'arrêter le deuxième jour, car je me suis réveillé dans la maison du chef, endeuillé. Durant la nuit, le plus petit de la famille était décédé. De froid sans doute, si je me rappelle la violence de l'orage qui était survenu et la rapidité avec laquelle la température a baissé.


Passé le premier choc, alors que la famille pleurait encore à chaudes larmes, j'ai eu peur qu'ils m'imputent ce malheur. J'avais lu avant de partir, que les Trinitarios imputaient les maladies à certains esprits, qui pouvaient notamment se nicher dans les appareils électriques. Bien qu'ils aient des postes radio à piles, ils n'avaient jamais vu un appareil photo comme celui que j'avais sorti pour donner mon premier cours à l'école la veille. Allaient-ils faire le lien entre ma machine, ma venue récente au village et ce décès brutal ?


J'ai alors proposé au père perclus de douleur d'immortaliser son enfant par une photographie. Après un moment de réflexion, il m'a simplement dit : "procède." J'ai senti dans ce terme la charge symbolique d'un rôle qui m'était désormais donné.


Une fois que j'ai pris la première photo, il est revenu vers moi pour me demander de prendre en photos tous les instants de la journée de deuil qui allait commencer. Mais d'abord il m'a demandé de couper une planche pour le cercueil, ce que j'ai essayé de faire de mon mieux.


J'ai été très surpris de voir les violonistes de l'église du village rendre hommage dans la maison du père de famille endeuillé. Ils ont joué une lamentation qui ne doit être interprété que lors des veillées funèbres.

La nuit se passe à bavarder et à boire. Dans ce malheur j'ai appris davantage à connaître les habitants, et eux ont eu tout le loisir de me questionner sur d'où je venais. Ils imaginaient que puisque j'étais venu jusqu'à eux, l'inverse était possible, et me demandaient des les accueillir tous à "Paris." J'ai du leur donner des ordres de valeur pour leur faire comprendre que tous les occidentaux n'étaient pas riche. Combien on gagne en moyenne par mois, mais aussi combien on dépense en loyer et nourriture. Les Trinitarios vivent dans une relative abondance de poissons et de fruits, et ne payent à personne le droit d'avoir une maison à eux. Finalement, ils ont conclu assez philosophes : "les occidentaux ne sont pas si riches que ça..."

 

Le lendemain, après l'enterrement, la vie reprend immédiatement. Je reprends alors mon rôle de professeur à l'école.

 

Durant deux semaines, je tente alors d'inventer des petits exercices à base de dessin et d'utilisation de la caméra pour qu'ils se rendent compte qu'une histoire peut se raconter en images, et plus particulièrement par une suite d'images.

 

Mais ce concept leur échappe, je me résous à employer le seul livre qu'ils connaissent : la Bible. Je leur demande de me dessiner la Passion du Christ en 12 images. Les premières réactions fuses : "Mais Prof, il y a 14 versets ?" Justement, c'est là l'exercice, mais les enfants ne comprennent pas tous à la même vitesse.

 

A la fin de ces deux premières semaines, je crois pouvoir dire sans mentir que la majorité avait compris l'utilisation d'un appareil photo pour une image fixe, et cet usage était dédramatisé. De même pour les petites vidéos que je leur faisais faire. Ils ont très vite compris l'intérêt des différentes valeurs de plan, ou de la symétrie. Par contre, cette idée plus complexe d'articuler des images entre elles leur échappaient toujours.

 

Rétrospectivement, je m’aperçois qu'apprendre à raconter une histoire en images ne peut s'apprendre que sur le long terme. C'est donc l'objet du présent projet : arriver à monter une formation sur le temps long, afin d'habituer les enfants à cette utilisation particulière de l'image. Leur montrer une phase de montage par exemple est essentiel pour cet apprentissage. L'idée est de se servir de la Loma Santa comme un prétexte à une enquête des enfants au près de leurs parents proches, et d'autres Trinitarios plus éloignés dans la forêt.

 

Ensemble nous allons parcourir les fleuves à la recherche de l'histoire complète, reconstituer cette grande aventure qui a commencé il y a plus de 300 ans, et qui donne à leur culture toute sa raison d'exister.

 

Actuellement les enfants de San Ramoncito ne connaissent rien de l'histoire de la Loma Santa, car les adultes ont délégué l'éducation à l'école implantée depuis une dizaine d'années. Cette école financée par le gouvernement de la région, ne comprend pas dans ses programmes autre chose que les mathématiques, l'espagnol ou le sport.

 

Il y a donc un risque d'acculturation progressive, par l'intérieur. Avec l'histoire de la Loma Santa, c'est aussi la langue des Trinitarios qui disparaît, leur médecine, leurs danses, leur musique.

 

Je souhaite revenir à San Ramoncito, pour leur montrer bien d'autres films que celui-ci, mais aussi pour leur donner envie de chercher dans leur propre culture les germes de milliers d'autres.

Réalité fantastique

Le tournage de Souvenirs d'une étoile (documentaire)

Lorsque j'ai pénétré pour la première fois dans l'observatoire abandonné de Camille Flammarion, à Juvisy-sur-Orge (91) j'ai eu l'impression d'entrer dans un sanctuaire. Peut-être que les explications de Laurent Weil et Gérard Dufour, les présidents successifs de l'association les Amis de Camille Flammarion, m'ont guidé vers cette appréhension d'un moment sacré.


Les deux hommes sont férus de science, et partagent le goût prononcé pour les bonnes histoires. Laurent comme Gérard n'ont pas été avares pour me raconter qui fut l'extraordinaire Camille Flammarion, hier célébrité mondiale, aujourd'hui illustre inconnu dans le brouhaha médiatique.

On lui doit en tant qu'astronome de nombreuses cartographies du ciel ou des astres, mais surtout une formidable capacité d'explication au près du grand public des phénomènes observables dans le ciel lointain. Son "astronomie populaire" resta longtemps un succès au près du grand public, maintes fois rééditée.

 

Du centre scientifique qu'il avait installé à la périphérie de Paris, il ne reste que la coupole et la lunette qui ont été récemment restaurées, ainsi que le bâti abandonné qui constituait aussi sa demeure.


Camille Flammarion aimait tellement son observatoire, qu'il s'est fait enterré dans le jardin non loin, aux côtés de ces deux femmes, sous une tombe en forme d'étoile.

 

L'autre passion de Camille Flammarion, fut de comprendre ce qui pouvait bien se passer après la mort. Contemporain de Jules Verne, ses nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique peuvent aussi être lus comme des romans de science-fiction, un genre qui ne portait pas encore de nom alors. L'explication de phénomènes optiques autours des propriétés de la lumière, se mêle à des spéculations sur la nature des corps matériels, leur relation avec le temps.


Imaginant un voyage depuis la Terre vers les étoiles à une vitesse plus grande que la lumière, il se prend l'envie de regarder derrière lui, pour contempler l'Histoire des Hommes se dérouler à l'envers, rattrapant les rayons lumineux émis dans les époques passées.


Cette description semble fantaisiste, mais elle est en partie vrai selon la relativité d'Einstein, s'il on consent à imaginer que la vitesse de la lumière est dépassable.


Vers la fin de sa vie, Camille Flammarion renoue avec la question qui a perturbée sa jeunesse : que devient-on après notre mort ? Il se remet alors à correspondre avec les cercles spirites dont il a été une figure éminente, afin de s'interroger sur les fantômes, comme il le ferait d'un phénomène observable, scientifiquement analysable. L'observatoire verra plusieurs médiums autoproclamés être testés par Camille Flammarion lors de séances privées.



Gérard Dufour m'avait parlé avec respect de ce grand homme qu'il admirait pour son intelligence et sa clarté d'explication. Avec les autres Amis de Camille Flammarion il se donnait la double mission de sauver l'observatoire de la ruine, et surtout de continuer le travail de vulgarisation scientifique initié par Camille Flammarion, à leur échelle et avec leurs moyens, afin que persiste la pensée et le souvenir de cette figure tutélaire.

 

Comme il me l'a dit à plusieurs reprises, il sentait la présence de Camille dans les murs de l'observatoire, ce que je comprenais comme un moyen d'unifier la pensée de l'homme avec le bâtiment qu'il avait construit.

 

A partir de ce moment, j'ai désiré écrire et tourner un film qui rendrait grâce autant à Camille Flammarion pour sa réflexion, qu'aux Amis qui rendaient vivante sa pensée. Je trouvais que mêler ses récits fantastiques avec ses écrits sur les propriétés physiques de la lumière permettait de raconter en creux qui il était, mais aussi quelle relation les Amis de Camille Flammarion entretenait avec lui.

Le film Souvenirs d'une étoile devait également mettre en scène tous les objets (livres, meubles, instruments scientifiques, etc.) conservés par la SAF (Société Astronomique de Paris), afin de donner plus d'épaisseur aux jeux des acteurs.

 

La SAF fut crée par Camille Flammarion lui-même, afin de continuer par delà sa mort son œuvre et le soutien à l'aventure astronomique. L'organisation a vite gagné en autonomie après son décès, s'éloignant parfois beaucoup des objectifs que Camille Flammarion avait fixé dans son testament.

 

Malheureusement, la SAF ne donna pas suite à nos demandes répétées pour utiliser sous leur autorité les objets de Camille Flammarion. Le film a même failli être annulé, lorsque la SAF décida arbitrairement d'interdire la visite au grand public de son bien privé qu'est l'observatoire, ruinant ainsi tout le travail de vulgarisation initié par les Amis de Camille Flammarion depuis une dizaine d'années.

Le tournage n'aurait pas été possible sans les sacrifices qu'ont concédé mes amis Elvina Attali et Grégory Combes, en tant qu'ingénieure du son et chef-opérateur. Malgré la pression d'une interdiction de tourner qui ne tomba finalement jamais, nous avons mené à bien cette aventure, et les Amis de Camille Flammarion garderont au moins une trace d'une partie de leur histoire, qui est loin d'être terminée.

 

En attendant la réhabilitation complète de l'observatoire, l'esprit de Camille Flammarion veille avec bienveillance sur eux.